Une masse fiévreuse grelotte à terre, en proie à de multiples infections.
mardi 28 février 2012
Celui qui marche
Une masse fiévreuse grelotte à terre, en proie à de multiples infections.
vendredi 25 février 2011

Je devais avoir huit ou neuf ans, peut-être moins. Nous habitions près du grand parc de l’école. J’en connaissais tout les recoins, des plus obscures où vivaient les crapauds, jusqu’à la cime des arbres qui pliaient dangereusement sous mon poids…
mercredi 21 juillet 2010
G.L.A.10

mardi 27 octobre 2009
Horizon

HORIZON
« Le chemin de l’homme passe par l’espace. Le suprématisme sémaphore de la couleur, se situe dans son abîme infini. »
Kazimir Malevitch
La récolte est mauvaise ce matin, la mer n’a livré qu’une poignée d‘artefacts...
L’horizon se déploie sous mes yeux mais je perçois à peine la ligne inaccessible qui sépare l’ombre et la lumière. Ce bleu indéfini, où l’éclat des astres vient mourir. Ce bleu gris, agité de milliers de miroirs vivants synchronisés comme une optique adaptative.
Face à l’océan, je revis chaque fois les premiers instants du rêve de Degas :
À la lisière du continent, à vingt mètres sous la surface : une masse sombre effleure le fond rocheux avec la délicatesse d’une jeune ballerine. Le flux silencieux soulève sur son passage des sédiments. Portées par le courant, les coroles se glissent lentement dans chaque embrasure de l‘abîme. Timide danseuse aux huit bras asynchrones. Insaisissable, le céphalopode achève son étrange ballet dans une nuée d’encre noire.
C‘est avec le calme du noyé que je rejoins alors la surface. Au travers de l’écume j‘aperçois un homme sur la plage : une silhouette lourde, impassible qui semble scruter l’horizon.
Les embruns ont trempé mon manteau de feutre, l’eau dégouline lentement entre la peau et le tissu, ma main se crispe sur les anses du sac, le sable vient peu à peu ensevelir mes pieds immobiles.
Mon nom est Fritz Zwicky, j’ai échoué sur cette île un matin d’hiver. Sans savoir pourquoi ni comment, la seule chose dont je suis sûr c’est que je suis seul. Seul à la merci du temps qui passe car ici chaque journée ressemble à la suivante : la pluie succède à la pluie dans un froid permanent.
Mais j'ai de la chance, car pour survivre ici, il suffi de mettre un pied devant l’autre. D'ailleurs, je ne me considère pas comme un survivant, je suis ici par la force des choses, même si j’ignore tout de la nature de ces choses. La seule raison qui me pousse à vivre c'est justement la curiosité de ma condition. J’ai appris durant toute ma carrière d'astrophysicien à considérer la perception comme la manifestation superficielle d'un état bien plus profond et inaccessible. Un peu comme lorsque un peintre suggère la forme en détourant les vides qui l'entourent.
J'ai parcouru ce morceau de terre pendant des semaines, sans jamais trouver le moindre indice d’occupation récente. Des lapins encore des lapins, toujours des lapins… Ici ils sont les seuls à proliférer. Seul grand prédateur de ce rocher, j’imagine qu’ils me perçoivent comme leur dieu. Oui le dieu des lapins qui réclame chaque jour des âmes de léporidés en sacrifice. Pourtant au fil du temps, entre eux et moi s’est établi un pacte silencieux. Je me nourrissais d’eux et, par ce prélèvement, garantissais la pérennité de leur ressource alimentaire. Tout l’enjeu reste de maintenir cet équilibre. Je ne voudrais pas que mes sujets se révoltent contre un dieu injuste, brûlent les prêtres, sacrifient les adeptes, renversent les idoles...
Je suis un vieil homme c’est vrai, mais contrairement à beaucoup d’autres acariâtres du même âge je n’ai aucun goût pour la nostalgie, ma curiosité est encore intacte et bien vivace. Malgré tout je dois l’avouer, la solitude perpétuelle est difficile à supporter. Ici il n'y a que l'absence, la voix se déporte à la lisière et le dialogue reste toujours inachevé.
Au centre de ce tas de cailloux parsemés d’arbres en souffrance se dresse un sommet glacé toujours recouvert de nuages. Rien à voir avec les sommets radieux de ma Suisse natale. Non, ici l'enfer avait simplement pris un peu d’altitude... C’est en cherchant à contourner l’obstacle par la côte que j’ai fini par découvrir la seule trace de civilisation significative : les restes lugubres d’un port de pêche à la baleine dont les nombreux ossements jonchent encore le sol au milieu des taules oxydées. Surplombant le rivage, le lieu ne semblait pas avoir été occupé depuis plusieurs décennies. C'est là que j'ai installé mon refuge dans le seul abri où il restait encore un toit à peu près intact.
Malgré la corrosion, j’ai pu rafistoler de nombreux outils primitifs. J’ai même résolu l’épineux problème du feu, en dégotant un morceau de magnésium plutôt bien conservé qu'il me suffit de frotter pour faire jaillir une gerbe d'étincelles. En fait, le plus difficile reste de trouver quelque chose à brûler tant le lieu est humide. Alors pour ne pas tomber malade, j’applique la stratégie de l’oignon, j’empile autour de moi les couches de tissus trouvés ici ou là.
Je suis l'homme du froid, un reste de Néandertal écartelé à la fourche de son espèce. Là juste au dessus de mon bourrelet sus-orbitaire : la voûte céleste est si claire. Je peux poursuivre du regard les perles incandescentes de mon foyer. Ces trais de lumière qui, comme des fusées, viennent nourrir le vide sidéral avec les cendres de mon sommeil. Je sens mon corps s'appesantir sous le poids de la volonté. Au regard des étoiles filantes, les vœux de plomb s'accumulent. Jusqu'à ce que je ne fasse bientôt plus qu'un avec la terre.
La nuit, à cause du froid, je me réveille en sursaut oubliant où je suis, mais l’odeur caractéristique du sel et de l’ambre gris me ramène bien vite au rivage. Ainsi, pour survivre il faut respecter la posologie de l’angoisse : occuper l’esprit à autre chose qu’à soi-même, c’est une démarche que les prisonniers connaissent bien. Ritualiser chaque acte, organiser son temps de manière métronomique, pour ne laisser aucune place au vide existentiel.
Ainsi après avoir accompli les tâches dévouées à ma survie, je consacre le reste du temps à mes recherches. Je pense d’ailleurs avoir trouvé un indice qui pourrait bien m’apporter autant de réponses que de vides à combler.
Ce jour où nous avons mis en évidence la déformation de l’espace temps en périphérie d’un amas stellaire :
_ Monsieur, c’est proprement inimaginable, vous ne pensez pas que les variations thermiques des matériaux et la précision d’assemblage de nos instruments peuvent à elles seules expliquer les anomalies constatées sur les relevés ?
_ Non nous avons vérifié les résultats indépendamment les uns des autres, la marge et trop importante. Nous ne pouvons que constater : la vitesse des corps célestes est incompatible avec l’interaction de leur seule masse, la gravitation des corps visibles ne peut à elle seule expliquer ce phénomène. À moins que…
_ À moins que quoi ?
_ Que ça ne soit la manifestation indirecte de la présence d’un objet bien plus massif.
_ Vous voulez dire qu’il y aurait là une masse invisible si gigantesque qu’elle pourrait perturber le champ gravitationnel ?
_ Invisible oui, mais pas indétectable. Il nous suffit de soustraire les variations de vitesses des corps observées à celle de la théorie pour obtenir sa masse, et même pourquoi pas, construire une carte de sa répartition dans le cosmos.
_ Monsieur Zwicky, sauf votre respect, vous pensez vraiment que la communauté scientifique est prête à accepter une telle théorie?
_ Au diable la communauté, quoi qu’ils en pensent, les plus grandes certitudes ne résisteront pas aux faits, fournissons leur de quoi ronger leurs os et on ne les entendra bientôt plus.
C'était un de ces rares matins où la pluie daigne m'offrir un court répit. En quête de poisson pris au piège par la marée dans les nasses rocheuses, je n’ai pas vraiment porté attention à ce que j’avais dans un premier temps pris pour des algues échouées sur le rivage. Mais à regarder de plus près, ces amas sombres, disséminés un peut partout sur la plage, n’avaient rien de végétal, on aurait dit plutôt des sécrétions animales desséchées, extrêmement poreuses et friables.Cette découverte aiguisa ma curiosité et j’ai tout de suite prélevé un bloc pour l’analyser plus attentivement.
Chaque morceau était en fait divisé en deux parties distinctes, mais constituées du même matériaux : une enveloppe assez fragile sans forme réellement définie, sorte de bloc de mousse friable et désordonné, avec en son sein un noyau dense et compact aux formes presque manufacturées.
Au fil des marrées, j'ai ainsi réussi à accumuler plusieurs milliers de ces artefacts et mon refuge avait pris des allures de cabinet de curiosité. De cette accumulation minutieusement classée et ordonnée, émanait une impression de luxe baroque, une incongruité pleine d'ironie qui me ravissait. J'avais devant moi une collection hétéroclite d'objets, issus d'une civilisation dont j'étais moi même le fruit. Mais étrangement ces formes évoquaient plus les reliques d'un peuple oublié, dissolu par le temps, que la ferveur énergétique du monde où j’avais vécu. Ce sentiment émanait sans doute de l'aspect noir et poudreux du matériau évoquant la cendre, avec cette odeur caractéristique de métal froid qui imprègne la peau des jours durant.
Émergea en moi le souvenir lointain d’une photo rapportée par les G.I américains, au lendemain de la seconde guerre mondiale. L'image d'une autre image : la silhouette des victimes dessinées sur les murs d'Hiroshima par le blast Nucléaire. Quel était le lien ? Le monde avait-il pu en finir une fois pour toute avec l'histoire ?
De mes observations, j'avais pu faire une seule véritable constatation : plus la matière était sombre, plus les détails étaient nombreux. Qu’elle était donc sa véritable nature ? Après avoir touché, moulu, pressé, fendu, réduit, filtré… j’en suis arrivé à la conclusion qu’il s’agissait probablement de particules exotiques, peut-être issues d’un résidu de météorite, mais ça n’expliquait en rien les formes… Cependant, il me manquait les outils adéquats pour déterminer sa composition exacte. Et puisque personne n’avait laissé traîner un spectroscope sur le rivage, j'entrepris alors d'en construire un, avec les moyens du bord.
Pour cela il me fallait une surface homogène, sur laquelle j’allais pouvoir projeter la lumière produite par l'incandescence de la matière noire. Il restait en annexe de l’usine un grand entrepôt vide, ouvert au ciel par une verrière au trois quarts détruite, mais assez protégé du froid et du vent pour que je puisse installer mon dispositif.
J’avais retrouvé dans le sous sol de l’usine quelques bidons de graisse de cétacé conservé par le sol gelé, comme un mammouth dans le permafrost. Sa viscosité constituerait un liant parfait pour mon écran ainsi qu'un excellent combustible. Les restes d'une lentille de Fresnel issue du vieux phare, un tube de zinc et quelques bris de miroir, minutieusement agencés complétaient à merveille l'installation. À la nuit tombée, j'entrepris la phase d'expérimentation en respectant le mode opératoire que je m'étais fixé.
À cet instant si j’avais pu rencontrer l’enfant que j’étais que nous serions nous dit ?
_ Nous y sommes arrivé ?
_ Presque, presque mais la poursuite fut belle…
_ Vais-je me tromper ?
_ Il n’y a pas d’autre erreur dont tu apprendras plus
_ Alors je suis heureux.
_ Pourquoi ?
_ L’incertitude est ma plus grande richesse.
Plus la matière était chauffée plus elle semblait s'assombrir jusqu'à se que finalement apparaissent de véritables flammes noires. Concentrées par la lentille, les rayons de lumière obscures étaient projetés à l'intérieur du tube puis diffractés au travers une mince fente percée dans le métal, l'ombre venait alors former sur le mur immaculé un magnifique rectangle noir. Sa surface semblait absorber la lumière environnante. On pouvait percevoir d’infimes variations dans la texture, quelque chose oscillant entre vapeur et poussière. L’ensemble réagissait, frissonné même à l’approche de la main. À mesure que je me rapprochais du centre de l’ombre, celle-ci semblait tressaillir en éjectant des flashs lumineux, à l’image de minces faisceaux énergétiques.
Un seconde avant le contact, une idée me traversa l’esprit, si le corps noir convertit la totalité de l'énergie qu'il reçoit en lumière, l'inverse peut-il être possible?
Je n’avais jamais fait le tour complet de l’île, peut-être étais je en réalité à la limite extrême d’un continent, incapable de saisir le monde dans son ensemble, Ma vision des choses aurait-elle pu être déformée?
Il y a entre nous un domaine si vaste que nos lumières ne se croiseront jamais. Ma main disparaît peu à peu, dissolue par le vide infini... À l'expansion de l'univers s'oppose l'imagination fertile, à l'implosion de nos sens convergent la solitude et l’abandon...
« Du monde encore sur les routes pour ce chassé-croisé du mois d’août, partez de préférence en fin d’après-midi après le pic de chaleur, pensez à vous arrêter toutes les deux heures et bien sûr n’oubliez pas de vérifier la pression des pneus avant votre départ… »
Tout s'est passé si vite, Julie n’a rien vu venir, tout juste à t-elle eu le temps de percevoir une ombre à travers le pare-brise, auquel succéda un choc sourd. Comme celui qu’un obus pourrait faire en tombant dans le sable sans exploser. Les airbags ne s’étaient pas déclenchés, mais la voiture était restée bien en ligne malgré les quatre-vingt-dix mètres parcourus avec les roues bloqués. Les mains pétrifiées sur le volant, elle poussa un soupir de soulagement en constatent que les enfants étaient sains et saufs à l’arrière du véhicule.
_ Maman qu'est que c'était?
_ C'est passé sous la voiture.
_Ne bougez pas, restez calme, Maman va aller voir ce que c'est.
Sortir de la voiture lui fut extrêmement difficile tant sont corps c’était rigidifié sous l’effet de l’adrénaline, son esprit ne semblait pas vouloir s’attacher à l’instant présent. Ses sens s’attardaient irrémédiablement sur des détails étrangers à la situation : un accrocs à son collant, un insecte desséché dans l’embrasure de la portière, le grésillement d’une ligne à haute tension.
Elle déposa fébrile un pied après l'autre sur le bitume, comme s'il s'agissait de la surface lunaire. Le soleil enflammait ses mèches blondes, les yeux plissés et le regard encore hagard, elle se tourna vers l'horizon, la route semblait flotter sous la chaleur.
Du point d'impact jusque sous son coffre s'étendait une longue trace de poussière noire que le vent avait déjà commencé à disséminer. Elle s'appuya sur la taule brûlante et s'accroupit doucement au sol. Lorsqu'elle glissa son regard sous le pare-choc, un instant ses yeux verts éblouis restèrent figés dans l'ombre.
jeudi 8 octobre 2009
Batavia

Je te vois! Je te vois ! Agiter les bras.
Le pâtissier ce matin a osé mettre un doigt dans son cul
et Marc au réveil a rêvé d'un homme nu.
L'inde est un beau pays, l'inde est un beau pays... et toi?
Et moi j'attends mon bus au départ de Cergy.
mardi 8 septembre 2009
Brostal Breakout
Je ne ferme jamais les volets, je préfère me réveiller avec la lumière du jour. Tous les matins je fixe le plafond blanc cinq minutes puis je me donne deux claques dans la gueule. C’est ma prière à moi. La première sensation à l’image de ma journée, à l’image de ma vie peut être. Enfin, je pose mes pieds nus sur le carrelage froid et l’espoir s’arrête ici : je suis bien sur terre. Pas de prophétie pour les types comme moi, pas de signes, non juste mes deux mains et ma tête de con. Maman m'avait prévenu : "tu vas devoir faire avec".
Avec le temps on apprend à ne pas s’attacher si on ne veut pas souffrir, d’ailleurs j’ai pris les devants : Je ne garde rien chez moi qui ne me soit strictement utile : pas de décoration, pas de télévision, chauffage au minimum. Le confort c'est pour les morts. Pompes, tractions, abdos, douche fraiche et branlette. Je passe un slip, mais la plupart du temps je me ballade nu dans l’appartement, cela me donne la sensation d’être entier, de fendre l’air comme un primate dans sa forêt. Sauf pour bouffer, je trouve ça dégueulasse.
J’ai toujours eu un certain sens de la mécanique, déjà enfant je me souviens avoir pris une raclée pour avoir démoli mes jouets le jour de Noël. J’étais fasciné par le besoin de comprendre comment tous ces trucs pouvaient bouger, clignoter, s’animer...
Je n’ai jamais pu abandonner cette obsession. Encore aujourd’hui employé à L’atelier de la ménagère, je répare des machines à laver, des aspirateurs, des sèche-linges et toutes sortes d’électroménager. Il y a quelque chose de rassurant dans un mécanisme : chaque pièce a sa place et son rôle bien défini. Rien de superflu, tous les éléments sont dévoués au travail pour lequel ils ont été conçus. D’ailleurs, les démonter me procure toujours une sensation d’excitation inégalable.
Pour me rendre au travail je dois passer sur un chemin aménagé entre un cours d’eau et la nationale. Dix minutes de marche à pied, parfait pour assainir l’esprit et aiguiser sa concentration. Pourtant depuis quelque temps il y a quelque chose de pourri dans cet équilibre : sur le chemin je croise toujours la même jeune femme singulière. Au début je n’y prêtais guère attention, car l’usage hygiénique et rigoureux que j’ai de la pornographie me permet d’être à l’abri de toute pulsion sexuelle inopinée.
Ce sont les détails qui ont aiguisé ma curiosité. Sa peau blanche contrastant avec ses vêtements exagérément colorés. Ses pieds nus dans des chaussures ouvertes quelque soit la saison. Une excentricité qui n’était pourtant pas vulgaire, tant de son attitude émanait douceur et joie, mêlées de mélancolie.
Imperceptiblement j’ai commencé à désirer ce moment, à l’attendre fébrile, à noter chaque changement dans son apparence et son attitude qui aurait pu me révéler une part d’elle même. Attentif, je prenais toutes mes précautions pour ne rien laisser transparaître de mes sentiments. Passant tel un spectre, je ne voulais surtout pas exister à ses yeux, pour ne pas risquer de troubler l’équilibre fragile de notre relation.
Cependant, au fil des jours, je me suis senti de plus en plus esclave de mon désir pour cette femme. L’impossibilité pour moi d’être autre chose me rendait fou. J’aurais voulu l’emprisonner dans une petite cage, comme celles des hamsters qu'on offre aux enfants sages. Ainsi j’aurais pu la protéger, prendre soin d’elle matin et soir, passer mon temps à l’admirer faire des tours de roue… Nous aurions rit beaucoup, chanté, dansé… Enfin elle m’aurait lancé des regards de gratitude et des sourires complices malgré mes réprimandes.
Elle est encore là.
Ce soir c’est sûr.
Je l’ai suivi devant sa porte.
Avançant mes deux mains sur sa nuque blanche : l’espace d’un instant, j’étais le plus heureux des hommes.
Two suns

Je ne connais pas le système…
Dans l’étendue de la plaine ukrainienne, fouille, creuse le sol dur et poussiéreux avec tes mains nues et trouve enfin ce que tu cherches : ce minuscule bloc d’une infinie densité. Un cube de ciment creux, comme un sarcophage…
Maintenant lié à toi, il nous faudra désormais faire avec le froid qui fait de chaque atome un chemin d’énergie pur. Nos doigts croisés sur la centrale, tels des supraconducteurs, enlacés parmi les câbles, nous nous unissons enfin…Alors, jusqu’à cette pointe agonisante et au-delà du C14 : devenons des anti-frères.
Souvenons-nous des années sombres, de cet hiver interminable qui à fait de nous des anthropophages. Dans un geste effronté saisissons au vol le regard de Sémélé.
Après deux années d’errance dans les faubourgs de la ville, nous cherchions de quoi soulager nos brulures et nos maux de têtes. Nous nous sommes rendus à l’hôpital. Il ne restait du bâtiment moderne qu’une silhouette défraichie de quinze étages. De la façade on pouvait percevoir des lambeaux de rideaux qui battaient au vent à travers les fenêtres brisées. Malgré la végétation qui encombrait l’entrée nous sommes parvenu jusqu’au hall central. Le sol était jonché de feuilles et de mobiliers poussiéreux. Les courants d’air faisaient vibrer la structure dans de longs râles sinistres.
Au fond d’un couloir une ombre s’est glissée avec précipitation, renversant une bouteille de gaz sur le carrelage. Saisi par la peur, un détail attira mon attention : un petit ours en peluche qu’on avait pris soin de clouer à trente centimètres du sol, sur une petite plinthe plastifiée soutenant la structure d’une cantine.
Nous avançons doucement, évitant le plus possible de marcher sur les bris de verre et les gravas. Nous empruntons un escalier de service d’où semble s’échapper un murmure… En haut une porte battante en acier galvanisé. Il suffira d’un léger grincement pour qu’à nous s’ouvre enfin la scène du jugement dernier :
Aveuglé, je ne l’ai pas ressentie tout de suite. La douleur est venue insidieusement, presque imperceptible, tapie sous la gencive, elle s’est propagée dans tout le côté droit de la mâchoire finissant par s’infiltrer au cœur même de la pensée… Nous hurlons, la mâchoire déployée bien au-delà du cou. Dans nos spasmes, nos os semblent implosés. Mais nous survivons par la gloire, nous survivons parce que le hasard nous sauve. Je sens ma peau se déchirer, alors qu’à l’horizon mille trompettes annoncent la charge. Les pas des cavaliers résonnent dans ma tête, j’entends le tiraillement de leurs amures d’aciers dans un nuage de foudre et de feu. J’aperçois à leur tête le plus grand d’entre eux, pénétrant la terre de chacun de ses vingt doigts hydrauliques : Holocauste ! Holocauste m’est apparu en rêve et ma bercé, à trois cent mille kilomètres par seconde, bien au delà des images…
Mille instants nous séparent de l’épicentre. Il ne reste plus qu’un cocoon noir et fumant, l’architecture du monde semble réduite à une vague esquisse. Autour de nous de longs fleuves de cendres accompagnent le déplacement des ombres. Le silence a bientôt recouvert le tumulte jusqu’à ce que la lumière, par un raffinement exquis, vienne souligner la blancheur des cendres…
Que reste-il de ces grands domaines ? Ici les maisons, semblables à des navires, ploient sous les assauts du vent. Il n’est pas rare que quelques étrangers éconduis par leur intuition, s’y aventure et s’assoupissent là, contre les pierres, dispersant ici où là les restes de leurs fardeaux.
Tu as bien fait de nous amener à l’opéra.
Quels souvenirs nous avons ici.
La grande salle a gardé son éclat, le bois travaille encore à la faveur de l’archet.
J’aime le tumulte des gens juste avant le concert, cette manière qu’a le son de dévaler les rangs comme un impétueux ressac…
Les lumières peu à peu s’assombrissent, le lourd rideau de satin rouge s’ouvre, laissant apparaître un soleil damné sur le parquet noir.
Penche-toi. J’ai cru l’apercevoir ! Je t’assure, là, deuxième loge côté jardin.
Peut-être bien, mais je ne la reconnais pas dans sa robe.
Tu crois qu’elle se souvient ?
Alice
Encore un sèche cheveux foutu en l’air. A chaque fois ça la rendait folle et elle finissait toujours par se calmer en inspirant de grandes bouffés joyeuses de trichloréthylène. Alice avait la défonce brutale et elle n’en était pas à son coup d’essai.
Ça faisait presque deux mois qu’elle n’était pas sorti avec un homme et elle avait besoin d’argent. Deux mois à éplucher les fiches de candidats potentiels sur un site de rencontre spécialisé, dont le prix exorbitant de l’abonnement était sensé lui garantir la qualité financière du cheptel. Alice avait peu de variété dans ses loisirs : quelques livres, un cinéma le jeudi soir et sa séance hebdomadaire de yoga dans un club de gym branché du centre ville.
Pourtant Alice avait une passion, qui faisait d’elle une personne singulière : elle collectionnait les armes à feu depuis l’âge de huit ans . Depuis que son père lui avait offert son premier Berreta. Le model M9 à l’époque en dotation dans l’armée américaine. Elle le conserve encore aujourd’hui dans son étui d’origine patiné par le temps. Avec à chaque fois ce même sentiment mêlé de nostalgie et de tendresse lorsque qu’elle laisse courir ses doigts sur le métal froid du canon. Palpant la rugosité de sa crosse, constatant l’alignement parfait des rayures de la chambre comme pour mieux souligner la détermination de sa munition. Il l’accompagne dans toutes les grandes occasions et ce soir encore l’autorité de papa ne manquerait pas à l’appel, emmitouflé dans son sac à main haute couture.
Pour rejoindre le Havana club où elle avait rendez vous, il faillait bien deux heures d’autoroute. Mais ça ne dérangeait pas Alice, enivrée par la nuit et la vitesse, une cigarette au bord des lèvres…
Sous la violence du choc, la corvette n’était plus qu’un amas de tôles fumantes.
Alice reprit doucement ses esprits, un peu de sang perlait le long de sa tempe, sa tête avait dû cogner violemment contre la portière. Elle avait sans doute perdu connaissance quelques minutes, mais elle était indemne.
Elle parvint à s’extirper par la vitre brisée, puis elle s’avança chancelante vers ce qu’il restait du capot avant.
Ce n’est qu’à cet instant qu’elle remarqua le râle sourd et régulier qui résonnait sous l’épave.
Un cerf blessé mortellement gisait sous l’avant du véhicule enveloppé dans un nuage de vapeur d’eau. Alice s’approcha doucement fascinée par sa propre terreur.
Le cervidé était encore conscient, la pupille de son œil, rougeâtre et dilatée semblait chercher son regard. Alice agenouillée à son chevet, imperceptiblement, avança ses mains sur le corps de la bête. « Que fais tu ? Ne vois tu pas que je meurs ? »
Alice se releva précipitamment et après un bref instant de stupéfaction, alla récupérer son sac à main dans la voiture.
Elle n’avait jamais tiré sur un être vivant auparavant.
Le retour du canon lui sembla bien plus violent que d’habitude.
Marchant pied nu sur le bord de la route.
Son Pistolet calibre neuf millimètres dans une main, ses escarpins rouges dans l’autre. Alice ne désirait rien d’autre qu’une coupe rasante d’alcool fort.

